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En chantant l'amour, il était devenu l'un des plus aimés. Ses
allures de séducteur cachaient un terrible désespoir. Quinze ans
après, son frère et ses proches se souviennent d'un chanteur de
légende.
On se suicide, dit-on, par incapacité de vivre les deux heures qui
viennent. Qu'est-ce qui attendait donc Mike Brant de si
insurmontable le 25 avril 1975 ?
Ce jour là, l'interprète de
«
Laisse-moi t'aimer », «
Serre les poings et bats-toi »... doit
visiter un appartement à Paris qu'il veut acheter. Peut-être pour
s'installer avec la dernière femme de sa vie, Lena, un jeune
mannequin suédois de 19 ans. Elle est belle, douce, effacée : Mike
l'a rencontrée en mai dernier, avant sa dernière tentative de
suicide, il y a tout juste six mois.
Ensemble, ils ont des projets, peut-être un enfant... Mike l'adore
et il rêve d'une vie stable, familiale, lui qui ne connaît que le
tourbillon des tournées, des galas, des idées noires dans les nuits
blanches, des déménagements - dix en deux ans - pour échapper à ses
groupies qui les persécutent. Mike est «
en plein de ta jeunesse », comme il le
chante. Il a 28 ans, il est beau, irrésistible même, disent tous
ceux qui l'approchent.
Il avait, selon son premier directeur artistique, Jean Renard, qui
l'a rencontré à ses tout débuts » Un
magnétisme exceptionnel, un pouvoir de séduction qui s'exerçait sur
tous. Personne ne pouvait lui résister. »
Il est au sommet de son succès.
Michel Jourdan, qui a écrit les trois quarts de ses chansons et a
vécu cinq ans très près de lui, raconte :
«
Il nous arrivait de travailler tard le soir. Quand je raccompagnais
Mike, la nuit chez lui, il fallait enjamber dans l'escalier, dans le
couloir, sur le paillasson, des filles installées là avec des
sandwichs et des Coca-Cola. Quand elles apercevaient Mike, c'était
du délire. Mike était obligé de vivre volets fermés pour ne pas
qu'on l'observe à la jumelle. Au début, il était flatté, amusé ;
ensuite, il s'est senti traqué, il est devenu nerveux, insomniaque.
Un soir de gala, des filles s'étaient jetées sur Mike, armées de
ciseaux pour lui couper une mèche de cheveux. Il avait été très
secoué. Ces incidents avaient pris des proportions énormes,
l'avaient laissé angoissé, inquiet. Il détestait qu'on le traite
comme une idole, qu'on lui arrache ses vêtements, qu'on le bouscule,
il rêvait d'une carrière de crooner à l'américaine, où il aurait
chanté en smoking blanc, entouré d'un orchestre, violons blancs,
piano blanc. »
A la surface seulement, la vie de Mike est la réalisation de ses
rêves de jeunesse les plus fous, mais ce jeune homme si sain - il ne
fume pas, ne boit jamais d'alcool, déteste tout ce qui est chimique,
y compris les médicaments - n'a rien de simple.
«
Mon frère, explique le cadet de Mike, Tzvika Brant, dit Zvi, était un
être très idéaliste. Quelqu'un de très droit, fait pour vivre à la
campagne au milieu d'une famille. Même s'il aimait infiniment son
métier, l'univers du show-biz n'était pas pour lui. Il était trop
naïf, trop confiant. Mike avait aussi une fragilité psychologique,
peut-être héréditaire, notre mère, déportée avec notre père à
Auschwitz, avait souffert de troubles mentaux liés à cette terrible
détention. Quand Mike a essayé la première fois de se tuer, nous
sommes venus le voir à Genève, ma mère et moi. il a été incapable de
nous expliquer pourquoi il avait sauté par la fenêtre, il ne se
souvenait de rien. Ma mère a senti que Mike était très déprimé. Elle
lui a demandé de rentrer en Israël pour consulter des médecins. Elle
voulait qu'il voie un spécialiste habitué à soigner les rescapés des
camps, sachant quelles séquelles toutes les privations infligées aux
déportés pouvaient avoir sur leurs enfants. «
Là-bas, ils sauront te soigner »,
disait-elle. Mike a refusé, il ne voulait pas rentrer malade chez
lui. »
Pour le petit garçon né en 1947, deux ans après la libération de ses
parents des camps de la mort, qui ne parle qu'à l'âge de 4 ans, qui
vit toute sa jeunesse dans une extrême pauvreté, le pays, son frère,
ses parents comptent infiniment.
«
Il était vraiment déraciné en France, explique Jean Renard. J'ai cru
un moment que ce serait insurmontable pour lui. Il avait eu beaucoup
de mal à parler et à comprendre notre langue. Au début, il
s'exprimait dans un anglais quasi incompréhensible. Il a travaillé
frénétiquement pour pouvoir enregistrer en français. Pour son
premier album, onze titres, nous avons passé au studio 265 fois 3
heures. Tous les jours, il venait travailler deux heures avec moi,
non pas pour modifier sa voix - elle était magnifique, très timbrée,
exceptionnellement étendue, 17 notes en voix pleine, dix notes
suraiguës, il avait vraiment un gosier en or - mais pour articuler
les paroles. Il répétait inlassablement après moi les mots pour les
rendre compréhensibles. Mais, même à ses tous débuts, je le sentais
angoissé, perturbé, inquiet ; tout le déroutait, ce qu'il voyait, ce
qu'il mangeait, si éloigné de la cuisine familiale. »
«
C'était un inquiet de nature, confirme Michel Jourdan. Il courait
après un rêve d'absolu, inaccessible par essence, sa mère lui
manquait aussi beaucoup. Un jour, il m'a dit : «
Je voudrais que tu m'écrives une chanson pour Mamina. C'est ainsi
qu'il appelait sa mère. Et ce fut : « Elle
a gardé ses yeux d'enfant ma mère, tout comme au temps où j'ai
grandi près d'elle, sous ses cheveux, je vois un peu de neige mais
dans son coeur ne vient jamais l'hiver. »
«
Mike
avait très mal supporté aussi la mort de notre père, en 1967, confie
Zvi, il avait déjà eu un début de dépression nerveuse. Il aurait
tellement voulu qu'il le voit réussir. Mike s'était imaginé qu'il
pourrait consoler nos parents de tout ce qu'ils avaient souffert. A
leur mariage, ils n'avaient pas d'argent pour s'acheter d'alliances,
ce n'est que lorsque mon père fut remboursé de quelques-uns de ses
biens, après la guerre, qu'il put offrir une montre en or à sa
femme. Un jour, ma mère perdit cette montre. Elle en fut désespérée,
elle avait une telle valeur sentimentale à ses yeux ! Mike, avec son
premier cachet, notre père était déjà mort, revenant du Moyen-Orient
où il chantait et allant à Paris, s'arrêta à Tel-Aviv pour offrir à
notre mère la montre en platine et brillants qu'il lui avait
achetée. Plus tard, ce fut un appartement. Toujours, il s'est occupé
d'elle.
»
Quand son frère combat pendant la guerre de Kippour, Mike
culpabilise, c'est pour lui un cas de conscience. Devrait-il être
parmi les siens ? Il répond en allant chanter en Israël devant les
soldats mais il supporte mal d'être attaqué sur ses sentiments
patriotiques.
Mike chante, vend des millions de disques, même si le métier est
loin de le reconnaître à l'unanimité, il est amoureux - très
sérieusement- de Guitta, une hôtesse de l'air qui vit au Canada et
qu'il a présentée pour la première fois à sa mère, et puis soudain
c'est le naufrage.
Guitta rompt, partager avec toutes les groupies qui envahissent la
vie de Mike, c'est trop demander ; Mike réalise que, dans le clan
des soi-disant amis qu'il a regroupés autour de lui et avec lesquels
il travaille, certains le trahissent, le volent même.
«
Quand il est rentré chez lui, après son voyage au Canada, raconte
son frère, il a découvert qu'on lui avait dérobé beaucoup de lithos
de Dali, que le peintre, qui était son ami, lui avait données. Il en
a été terriblement déçu. »
Le 22 novembre 1974, il se jette par la fenêtre de l'hôtel de la
Paix, à Genève. Il est miraculeusement arrêté
par le talon de sa chaussure sur le balcon du troisième étage. Ce
geste fou, Mike Brant est incapable de l'expliquer à ses proches ou
à lui-même. Michel Jourdan estime lui qu'il a été broyé par
l'engrenage implacable du succès arrivé trop tôt, trop vite ;
«
Mike était très délicat, très jeune, tout dans sa vie était axé sur
sa carrière d'artiste. La démesure, la pression, la réussite si
brutale étaient autant d'évènements qui le dépassaient et étaient la
cause d'une extrême fatigue. Sa vie ne lui appartenait plus,
d'autres décidaient pour lui, choisissaient les filles pour lui,
portaient ses chaussures ou ses cravates. Lui qui avait tant besoin
d'amour se retrouvait terriblement seul, au bord de l'écoeurement.
»
Quinze jours plus tard, Mike enregistre
«
Feelings », de Morris Albert, devenue
« Dis lui ». Il
chante « Dis lui qu'à nouveau j'aime vivre
». Il est fier de son travail, jure à
Jourdan « Nous irons à l'Olympia avec
cette chanson et quarante musiciens en smoking blanc, c'est un
nouveau départ. » Le disque sortira quinze
jours après sa mort. Après qu'il se soit de nouveau précipité dans
le vide, rééditant cet acte terrible qu'est la défenestration, l'une
des formes de suicide les plus désespérées. Sa chute de 20 mètres
fait éclater la boite crânienne que les médecins devront entourer de
bandelettes pour rendre le chanteur décent.
A
son enterrement à Haïfa, à parts a famille, seuls sont présents :
Simon
Wajntrob, son producteur, sa femme, Alain Krief, son directeur
artistique, et Michel Jourdan.
«
Il faisait un temps magnifique, se souvient celui-ci, le ciel était
d'un bleu intense, le cimetière descendait en pente douce jusqu'à la
plage, tout incitait au recueillement mais même là, Mike ne devait
pas être laissé en repos. Des scènes d'hystérie, de larmes ont
éclaté parmi ses fans qui avaient tenu à l'accompagner jusque là.
»
Aujourd'hui sa tombe est envahie de ces petites pierres, témoignages
de fidélité, qui, en Israël, remplacent les fleurs. Jean Renard, qui
avait revu Mike la veille de sa mort et lui avait promis de
retravailler avec lui, a été bouleversé pas sa disparition
«
Je n'aurais jamais dû abandonner Mike. Fabriquer un artiste, c'est
comme mettre un enfant au monde, lui révéler le trésor qui est en
lui. Cette dépendance en fait des êtres désarmés. Et c'est leur vie
qui leur échappe. »
TÉLÉ 7 JOURS - 28 avril 1990 - Danielle Sommer
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